Israël Zangwill : notes de lecture

Joëlle Simony

Les Enfants du Ghetto sont édités cette année (2012) par les Belles Lettres. Le Roi des Schnorrers a été édité en 1994 par les éditions Autrement, ainsi que Comédies du Ghetto en 1997, dans une nouvelle traduction.

La sortie cette année de la magistrale  traduction française des Enfants du Ghetto d'Israël Zangwill par Marie-Brunette Spire, est l'occasion de redécouvrir cet auteur, connu et apprécié de Charles Péguy en son temps, mais discrètement tombé dans l'oubli chez les lecteurs français aujourd'hui.

Contemporain de Jerome K. Jerome dont il fut l'ami et dont il partage l'humour très "British", ce fils de modestes immigrés d'Europe de l'Est fut un auteur essentiellement engagé, dans la cause de l'émancipation du peuple juif - il collabora pendant une certaine période avec Théodore Herzl - puis dans celle de l'émancipation des femmes. Ces deux engagements traversent tous ses ouvrages. C'est aux Enfants du Ghetto (1892), son oeuvre majeure, qualifiée pour la première fois dans l"histoire de "best seller", qu'il doit sa notoriété dans la littérature anglaise et sa réputation de "Dickens juif". Ces quelques 600 pages brassent la vie de la communauté juive du XIX° siècle finissant dans les quartiers d'immigrés pauvres de Londres, mais aussi parmi les nouveaux riches avides d'"assimilation" gardant toutefois en eux le sentiment très fort de leur judaïté. Et si le récit est dominé par la figure touchante d'Esther Ansell, dans sa recherche d'une double émancipation, en tant que juive et en tant que femme, il s'y entrecroise les destins de tout un petit peuple envers lequel Zangwill, tout en étant férocement critique, ne cesse de manifester la plus grande empathie. Le lecteur contemporain devrait trouver passionnante l'évocation des divers courants, sioniste, assimilationiste, religieux, laïque, qui secouaient cette communauté  en pleine contradiction, confrontée qu'elle était à la société anglaise moderne.

Cette œuvre majeure publiée en 1892, ne doit pas faire oublier les œuvres postérieures de Zangwill, dans lesquelles il associe toujours humour décapant et lucidité profondément pessimiste. Entre autres œuvres,on ne boudera pas son plaisir à la lecture de ce monument d'humour juif qu'est le Roi des Schnorrers (1894), où  la truculence du personnage principal, le mendiant sépharade Manasseh, superbe et redoutable, est prétexte à évoquer la situation historique des deux courants migratoires juifs, sépharade et ashkénaze, dans l'Angleterre des XVII°-XVIII° siécles. On lira également avec un mélange de rire et d'émotion, Comédies du Ghetto (1907), recueil de nouvelles où l'on retrouve le foisonnement de tout un petit monde juif qui se débat de façon toujours drôle entre les coutumes et les superstitions les plus obscures, un désir souvent touchant de progrès, ou encore la soif de reconnaissance sociale et de respectabilité des Juifs nouveaux riches. Ce dernier trait est le sujet des pages savoureuses de la nouvelle intitulée "Anglicisation", tandis que Le point rouge nous montre la jeune Bloomah, fervente adepte de l'éducation moderne et du progrès scientifique, se battre en vain pour imposer les bienfaits de la vaccination à un entourage plutôt fruste...mais le sentiment tragique de l'histoire du peuple juif n'est jamais absent, et c'est ainsi que les pages sombrement prémonitoires de Samaborona tracent le portrait de David Ben Amram, annonciateur de l'imminence d'un massacre, et impuissant à le prévenir face à l'aveuglement et aux querelles dérisoires de ses coreligionnaires.

On se doit de signaler les passionnantes préfaces et postfaces que Marie-Brunette Spire a adjointes à ses traductions françaises des oeuvres de Zangwill (et auxquelles ce texte doit énormément !).

Marie-Brunette Spire a d'ailleurs été invitée à parler des Enfants du Ghetto à la "Nuit des Lettres" organisée par le Centre Communautaire et Culturel Juif (CCCJ) cette année.

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NB. Voir aussi ce site (en anglais) sur l'East End juif, en grand danger de disparition avec les travaux des Jeux Olympiques.