DU  MÊME  SANG  QUE  NOTRE  SEIGNEUR : Juifs et Jésuites au début de la compagnie

Marc Rastoin, s.j.

Editions Bayard, 2011 (311 pages), ISBN : 978-2-227-48259-3

Note de lecture de Catherine Borgida

Résumé.

La Société de Jésus est fondée en 1540 par Ignace de Loyola. Issu d'une famille de notables basques de la province de Guipuzcoa, laquelle interdit conversos dès 1482, Ignace fait du bruit à Rome en déclarant dans un dîner que c'eût été pour lui « une faveur divine » d'être descendant de Juifs, car il eût été ainsi« du même sang que Notre Seigneur ». Jusqu'à sa mort en 1556, le premier « Général des Jésuites » s'oppose aux conversions forcées ; il accueille à bras ouverts les conversos, qu'il considère comme des éléments de valeur par leur foi, leur zèle missionnaire et leurs talents pédagogiques.

Ses successeurs à la tête de l'ordre seront Diego Lainez, converso, théologien fameux et acteur majeur du concile de Trente et du colloque de Poissy, puis Francisco de Borja  (Borgia), favorables aux conversos. Son secrétaire Alfonso de Polanco, converso, est co-rédacteur des « Constitutions » jésuites et leur traducteur du latin en espagnol. Il fut ensuite le bras droit de Lainez et de Francisco  de Borja, respectivement deuxième et troisième Général des Jésuites.

Rastoin décrit les conversos marquants de la Compagnie, comme Jean d'Avila en Andalousie, Jérôme Nadal, chueta et directeur du premier collège de Jésuites à Messine en 1548, Francisco de Toledo, premier cardinal jésuite, Juan Alfonso de Polanco, premier historien de l'ordre, F.Suarez, premier philosophe jésuite réputé.

Au milieu du XVème siècle, presque toutes les familles nobles espagnoles comptaient des conversos. Les familles urbaines fortunées ont fourni des membres de l'ordre et de l'aide, en particulier en soutenant les collèges jésuites. La situation des convertis était différente entre l'Espagne et le Portugal : il y avait beaucoup de marranes au Portugal du fait que le roi Manuel avait décidé en 1497 le conversion générale forcée de tous les Juifs. En Espagne ceux-ci eurent le choix entre la conversion ou l'exil.

Après 1580, date de la réunion des deux couronnes, de nombreux marranes d'origine espagnole qui avaient fui au Portugal et y avaient été convertis de force, voulurent revenir en Espagne. Plus tard (1620/40), Olivarès, premier ministre de Philippe IV voulut récupérer les banquiers et marchands marranes portugais, après la banqueroute des Génois. De 1556 à 1572, sous Lainez et Borgia, les conversos ont été nombreux et ont fait des carrières rapides dans la Compagnie. Garcia Giron de Alarcon dit des conversos : « Par leur sainteté et leur science, ils rendirent la Compagnie célèbre. »

Le nombre de conversos dans la Compagnie est difficile à estimer, d'autant plus que c'était une « accusation » utilisée à tort et à travers pour discréditer des adversaires, et que les conversos pratiquaient l'art de changer de nom, en particulier quand ils entraient dans la Compagnie. Rastoin chiffre la proportion des conversos à un sur cinq, surtout des professeurs et des cadres. Dans les sociétés espagnole et portugaise minées par l'obsession de la honte et du déshonneur, l'opposition aux conversos s'est manifestée à l'extérieur comme à l'intérieur de l'ordre dès le début et avait deux sources :

 Le roi d'Espagne, mécontent de ne pas contrôler la Compagnie, qui dépendait directement du Pape, l'appelait « la synagogue des hébreux » !

 Beaucoup de Jésuites espagnols et surtout Portugais, et en particulier Silicéo, Archevêque de Tolède et promoteur de la « limpieza de sangre », qui fit adopter en 1547 les « Statuts de Tolède », excluant les conversos, Statuts adoptés progressivement (et plus ou moins appliqués) par le clergé séculier catholique, et les ordres monastiques ; seules les Carmélites de Thérèse d'Avila refusèrent.

C'est dans les Universités que l'exclusion fut le moins appliquée (Salamanque, Alcala) Pour contenir cette opposition sourde mais opiniâtre, les trois premiers Généraux nommèrent souvent les conversos en mission hors d'Espagne et du Portugal : Pérou, Brésil, Inde, Japon, Proche-Orient, Europe du Nord...  

En décembre 1593, lors de la cinquième « Congrégation des Jésuites », l'opposition triomphe : le cinquième Général accepte les Statuts de Tolède, donc l'exclusion des conversos, quelque soit la valeur du candidat et l'ancienneté de la conversion de ses ancêtres, et en dépit de l'épître de Paul aux Corinthiens : « il n'y a plus de Grecs et de Juifs... » (Cor.3,11) et du concept d'efficacité du baptême chrétien. Toutefois l'envoyé de Philippe II (un converso!) votera contre les Statuts... 

Le rattachement de la Compagnie au Pape entretiendra un problème constant vis-à-vis des souverains des états. En France les Gallicans comme les Jansénistes luttèrent contre elle. Le Décret de 1593 rencontra de la résistance :

En 1608 , lors de la sixième Congrégation, les délégués espagnols reconnurent que le Décret contrevenait aux Constitutions et à la pratique spécifique du fondateur et des premiers Généraux. Ce fut la première défaite de la Compagnie en Europe, rappelant la prophétie de Jean d'Avila : deux choses pouvaient tuer la compagnie : admettre trop de monde et accepter la « limpieza de sangre ».

Au XVIII°s les monarchies se retournèrent contre la Compagnie et le Pape Clément XIV fut élu à condition de supprimer la Compagnie de Jésus, ce qu'il fit le 21 juillet 1773.

La Compagnie de Jésus réapparut en 1814 en Russie, Pologne et Italie.

Elle s'inscrit dans l'antisémitisme du XIX°s. : les Juifs, partisans des Lumières, seraient les ennemis de l'Eglise, de même que les Francs-Maçons et les Protestants.

Des Jésuites français  manifestèrent leur opposition à la Shoah (cf. Témoignage Chrétien), et douze d'entre eux sont Justes parmi les Nations.

C'est en 1946 que le Décret de 1593 fut aboli, sans commentaires … mais en 2008, la trente-cinquième Congrégation des Jésuites à Rome rejeta une déclaration de repentance.

Mon commentaire : le travail de Rastoin est très documenté et passionnant. Il rend compte de la singularité des Jésuites dans leur premier siècle d'existence. Rastoin, Jésuite lui-même,  est convaincu que la plupart des Juifs  espagnols convertis étaient sincères et enthousiastes. Cependant, la grande masse des conversions ayant suivi de peu des vagues de persécution de 1391 à 1492, on peut s'interroger...

La tradition juive rend compte de l'aide de conversos  hauts placés à leurs frères juifs pourchassés... alors que d'autres  se sont illustrés dans leur zèle pour l'Inquisition !

 Ce livre qui cible la période 1540-1593, soit cinquante ans au moins après l'Expulsion, laisse entrevoir l'importance qu'a pu avoir la présence historique des Juifs en Espagne.