Héritage, film franco-turco-israélien de Hiam Abbass

Compte-rendu de Michel Griffe

Nous sommes quelques-uns à avoir vu à la fin du Cinémed, en avant-première, Héritage, le premier film de Hiam Abbass comme réalisatrice. Cette belle œuvre où l’auteur a mis beaucoup plus d’elle-même qu’elle n’a bien voulu l’avouer lors du débat, raconte l’histoire d’une famille arabe de Galilée du Nord en pleine crise : mort du patriarche, volonté émancipatrice des femmes, drame de la stérilité, problème de l’héritage, contestation des traditions… Le tout dans le climat tendu de la guerre du Liban.

L’intérêt du film est de sortir des clichés habituels des productions israélo-palestiniennes destinées au public occidental, où l’on dramatise des conflits qui, certes, ne sont pas sortis de la seule imagination des réalisateurs, mais qui sont le plus souvent le vécu quotidien d’une société‚ où rien n’est vraiment figé et où tout peut se discuter et se négocier, surtout les sentiments.

Pour Hiam Abass, l’émancipation des femmes n’est pas une question de programme féministe opposant  radicalement modernité à l’occidentale et tradition musulmane, mais un problème concret qui peut trouver des solutions pratiques respectueuses à la fois de la volonté de réalisation individuelle des femmes hors du carcan pesant du clan, mais aussi respectueuse des liens familiaux que personne ne veut briser. Nous avons beaucoup à apprendre de cette façon de gérer les conflits dans la France laïque, où l’on a un peu trop tendance à traiter les problèmes de l’immigration arabe et des mariages forcés comme une guerre frontale entre deux civilisations, l’une libérée, l’autre aliénée.

Voici un extrait du petit livre d' Olivier Roy, La laïcité face à l’islam, (Stock 2005) dont je vous recommande la lecture, qui dit avec des mots ce qu’Hiam Abbas exprime avec force par des images. (pages 151-152).

Beaucoup de jeunes d'origine musulmane élaborent ainsi des stratégies complexes en manipulant eux-mêmes le référent islamique. Ils instrumentalisent l'islam tout autant que leurs détracteurs. Un cas typique est celui des filles : en les définissant essentiellement comme victimes, on ne leur laisse d'autre choix pour leur émancipation que la rupture avec leur milieu familial, alors que bien peu le souhaitent (et d'ailleurs une partie des problèmes sociaux de la banlieue vient de la déstructuration des familles beaucoup plus que du poids de la structure familiale). Le débat sur le mariage est un signe de ce malentendu : la presse parle constamment du nombre de mariages « forcés », or la plupart de ces mariages ne sont pas forcés mais « arrangés », c'est-à-dire que la fille accepte de rentrer dans ce jeu, pour s'en échapper éventuellement plus tard avec les honneurs, ou l'honneur tout court. Elle épousera par exemple un cousin venu du bled, ce qui donnera à ce dernier le permis de séjour, ensuite elle divorcera, en tout bien tout honneur. De telles relations complexes débouchent certes régulièrement sur des drames, mais en faire un schéma d'asservissement revient à poser la liberté dans l'abstraction, sans tenir compte des liens affectifs, même conflictuels, entre enfants et parents, mais aussi de la volonté des enfants de s'inscrire dans une certaine généalogie familiale. Le discours de libération de la femme se heurte ici à la réalité vécue par ces jeunes femmes qui est loin d'être celle d'un asservissement systématique. On vit souvent à propos des filles maghrébines une libération par procuration, une prolongation des combats des années 1960. En fait, les abstractions sur l'islam, le jeune de banlieue, la femme maghrébine masquent des réalités humaines beaucoup plus complexes et contradictoires. Les expressions bricolées de quêtes identitaires sont surislamisées systématiquement, renvoyant les acteurs à une identité essentialiste alors qu'ils sont dans une dynamique de recherche de soi.