Quelques réflexions sur l'abattage rituel

Jacques Lafontaine

Je ne me sentais pas très concerné par ces questions, mais j'en avais pris conscience en lisant Melnitz de Charles Lewinsky (paru en français en 2008). Ce très grand livre, qui conte la saga d'une famille juive en Suisse de 1871 à 1945, est un peu une version romancée de L'histoire de l'antisémitisme de Léon Poliakov, même s'il est assez peu question de la Suisse chez Poliakov.

Melnitz n'est pas un récit linéaire, mais la succession d'épisodes particulèrement significatifs et dramatiques. Chacun a pour titre une date, successivement

1871, 1893, 1913, 1937, 1945.

Même avec une connaissance sommaire de l'histoire de l'Europe, la raison de quatre de ces dates est claire. Mais pourquoi donc 1893 ?

C'est en 1891 que la constitution helvétique ouvre la possibililité d'initiatives populaires fédérales. A première vue, on peut admirer une disposition qui donne un droit d'initiative des lois aux citoyens. On aurait pu imaginer que ceux-ci s'en seraient saisis pour proposer des dispositions politiques, économiques ou sociales fondamentales. Mais non. Grâce à des groupes de pression bien organisés, la toute première initiative est dirigée contre 0,6% de la population (la Suisse compte alors 3,3 millions d'habitants, dont 18 000 Juifs). Intitulée Interdiction d'abattre le bétail de boucherie sans l'avoir préalablement étourdi, elle est deposée en Août 1892 par la société protectrice des animaux. Cette résolution est adoptée en Décembre 1893 par une majorité de 60% (avec une participation de 49 %), après une campagne électorale (décrite dans Melnitz) où l'antisémitisme s'est donné libre cours.

Au cours de la polémique récente sur la viande hallal, l'exemple de la Suisse a été cité. Il n'était donc pas mauvais de rappeler dans quelles conditions la loi Suisse fut promulguée. Il y toutefois une différence entre la Suisse de 1893 et la France d'aujourd'hui : le gouvernement fédéral suisse avait pris ses distances, en donnant, au nom de la liberté religieuse, un avis défavorable à l'initiative.

Dans la France de 2012, on peut regretter que les propos malheureux du premier ministre à ce sujet n'aient été relevés, du moins à ma connnaissance, que par des institutions communautaires ou religieuses. Sous leur style feutré, ces propos cachent mal, chez certains notables de la "France profonde", le refus larvé d'admettre que la France n'est pas seulement peuplée par des hommes et des femmes de culture chrétienne.

NB. On se réjouira de trouver, en dehors des milieux politiciens, la volonté de voir les choses de façon rationnelle. La très laïque Ligue de l'Enseignement donne la parole au point de vue rabinique, qui est loin d'éluder la question de la souffrance de l'animal. Celle-ci ne se limite pas à la mise à mort. Par exemple, la viande des veaux élevés en batterie n'est pas casher, car ce mode d'élevage est considéré comme une maltraitance.

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